Sur le cinéma des premiers temps

Si la recherche sur le cinéma des premiers temps ne cessent d’évoluer, les dernières décennies ont vu émerger des méthodes fondamentales et des objets incontournables qui permettent de dessiner les contours d’un champ de recherche relativement distinct. Le cinéma des “premiers temps” inclut la période de l’histoire internationale du cinéma qui s’étend d’environ 1890 à 1915, autrement dit de l’émergence du film en tant que “nouveau” médium à l’institutionnalisation généralisée de pratiques cinématographiques à visée narrative. Cette périodisation a été instituée par le colloque de Brighton de 1978 organisé par la Fédération Internationale des Archives du Film (la FIAF), qui a réuni des chercheurs et archivistes intéressés à reconsidérer l’importance des premières années du cinéma au sein de la discipline des études filmiques. Le colloque de Brighton fut le lieu de discussions séminales, qui se sont développées en lignes de discours et de recherche caractérisant tout le champ, et se cristallisant autour des points suivants:

Les origines: il règne dans le champ un engagement pour déconstruire l’optique historiographique téléologique qui déconsidère les premières années du cinéma en les assimilant à une période “primitive” par rapport à l’industrie de longs métrages de fiction qui se développe dans les années 1910. Cette revalorisation historiographique s’appuie notamment sur une compréhension du cinéma comme ayant de multiples “origines”, dont certaines impliquent de replacer le “film” au sein d’une généalogie de médias et d’un maillage de séries culturelles qui traversent les siècles.

Les archives: la collaboration entre les chercheurs et les archivistes est louée et préconisée, ainsi que la recherche basée sur du matériel archivistique – copies de films et autres sources primaires -, en particulier la recherche en marge des histoires du cinéma canoniques, qui vise par exemple à comprendre les divers contextes – économique, industriel, esthétique, d’exploitation ou de réception – des films des premiers temps.

L’intermédialité: le cinéma des premiers temps est majoritairement étudié dans le cadre d’une constellation ou d’un réseau plus large de médias, pratiques, et institutions avec lesquels les films du tournant du siècle partagent des affinités, à l’instar du music-hall, des parcs d’attraction, des expositions universelles, des spectacles de magie, des shows scientifiques populaires ou des grands magasins, pour n’en nommer que quelques-uns.

L’enseignement: nombre de travaux de recherche sur le cinéma des premiers temps ont contribué à faire advenir ce champ d’abord marginalisé en pan important des études de cinéma. Corollairement, un effort constant existe pour promouvoir non seulement la recherche sur cette période, mais aussi les méthodes rigoureuses et innovantes pour l’enseigner.

Avec son intérêt pour “la longue durée” et le fait de replacer le cinéma dans un contexte intermédial plus large, le champ de recherche sur le cinéma des premiers temps présente de fortes affinités avec l’étude de l’émergence de la culture visuelle populaire, l’archéologie des médias et les histoires des médias “pré-” ou “proto-“cinématographiques, de la chronophotographie à la lanterne magique en passant par le théâtre d’ombres. Parmi les nombreuses questions que la recherche dans ce champ engage, il y a celles-ci: Comment le public fin-de-siècle a-t-il reçu le nouveau médium à l’aune des médias existants? Où donc la production et la projection cinématographique ont-elles élu domicile avant la stabilisation de l’industrie cinématographique? Quel impact eurent les films sur les autres médias, les institutions, et la vie moderne? Enfin, en quoi le cinéma des premiers temps est-il pertinent à étudier aujourd’hui, et éclairant pour notre contexte contemporain? Explorer les réponses à ces questions ainsi qu’à toutes celles, innombrables, que ce domaine d’études soulève est une entreprise passionnante et permanente, ouvrant toujours de nouvelles voies de recherches et de découvertes.

 

Bibliographie préliminaire
(cette liste n’est pensée pour être ni exhaustive ni canonique, mais plutôt comme un point de départ qui ne demande qu’à être étendu)

Richard Abel (ed.), Encyclopedia of Early Cinema (Routledge, 2013)

Richard Abel, The Ciné goes to town (University of California Press, 1994)

Eileen Bowser, The Transformation of Cinema 1907-1915 (University of California Press, 1990)

Marta Braun, Picturing Time: The Work of Etienne-Jules Marey (University of Chicago Press, 1992)

Noël Burch, La lucarne de l’infini (Nathan, 1991) – traduction anglaise publiée déjà en 1990

Francesco Casetti, Eye of the Century: Film, Experience, Modernity (Columbia University Press, 2005)

Lisa Cartwright, Screening the Body: Tracing Medicine’s Visual Culture (University of Minnesota Press, 1995)

C.W. Ceram, Archaeology of the Cinema (Thames and Hudson, 1965)

Michael Chanan, The Dream that Kicks: The Prehistory and Early Years of Cinema in Britain (Routledge, 1996)

Leo Charney et Vanessa Schwartz, Cinema and the Invention of Modern Life (University of California Press, 1995)

Donald Crafton, Before Mickey: The Animated Film, 1898-1928 (University of Chicago Press, 1993)

Jacques Deslandes et Jacques Richard, Histoire comparée du cinéma (Casterman, 1968)

Thomas Elsaesser (ed.), Early Cinema: Space, Frame, Narrative (BFI, 1990)

John Fell, Film before Griffith (University of California Press, 1983)

André Gaudreault (ed.), Les Cahiers de la Cinémathèque n°29: « le Cinéma des premiers temps 1900-1906 » (hiver 1979)

André Gaudreault, Du littéraire au filmique (Méridiens Klincksieck, 1988)

André Gaudreault, Nicolas Dulac, et Santiago Hidalgo (eds.), A Companion to Early Cinema (Wiley-Blackwell, 2012)

André Gaudreault et Tom Gunning, “Le cinéma des premiers temps: un défi à l’histoire du cinéma?” in Histoire du cinéma, nouvelles approches (Publications de la Sorbonne, 1989)

Tom Gunning, “Le Cinéma d’attraction : le film des premiers temps, son spectateur, et l’avant-garde” (traduction de 2006 dans 1895 Revue de l’association française de recherche sur l’histoire du cinéma — première publication en anglais dans Wide Angle en 1986)

Roger Holman (ed.), Cinema 1900-1906 : An Analytical Study (FIAF, 1982)

Charlie Keil, Early American Cinema in Transition (University of Wisonsin Press, 2001)

Jay Leyda et Charles Musser (eds.), Before Hollywood (American Federation of the Arts, 1987)

Patrick Loughney, “A Descriptive Analysis of the Library of Congress Paper Print Collection and Related Copyright Materials” (George Washington University, 1988)

Laurent Mannoni, Le Grand Art de la lumière et de l’ombre (Nathan, 1995)

Charles Musser, The Emergence of Cinema: The American Screen to 1907 (University of California Press, 1994)

Kemp Niver, Motion Pictures from the Library of Congress Paper Print Collection 1894-1912 (University of California Press, 1967)

Georges Sadoul, Histoire générale du cinéma (Denoel, 1948-1975)

Vanessa Schwartz, Spectacular Realities: Early Mass Culture in Fin de siècle Paris (University of California Press, 1998)

Yuri Tsivian, Early Cinema in Russia and its Cultural Reception (University of Chicago Press, 1998)